Début 2001. Je me souviens d'un pote qui déboule, tout content de m'avoir gravé, selon lui, le nouvel album des Daft des semaines avant sa sortie officielle. A l'époque, on grave encore des cédés, c'est même les débuts du téléchargement. Tout excité, je l'écoute chez moi, le réécoute. C'est vraiment pas mal. Sauf que quelques jours après, la tracklist de Discovery sort officiellement, et, stupéfait, je découvre qu'aucun titre de mon CD n'y figure. Durant tout ce temps, mon pote et moi écoutions des fakes, et on avait pas l'air con. Fake, un terme, un concept encore peu connu à l'aube des années 2000, et qui allait bientôt faire partie intégrante de l'histoire des Daft Punk. C'est ainsi que je me suis promis de ne plus JAMAIS prêter attention aux fameux "leaks" concernant ce groupe, et de toujours attendre que les choses officielles sortent en temps et en heure. Bien m'en a pris.

 

Avril 2013, mêmes Daft Punk, mêmes histoires de fausses fuites. Cette fois, c'est sur Twitter que les internautes s'enthousiasment sur des morceaux de contrebande torchés à la va-vite à coups de loops d'un seul extrait d'une minute 30 généreusement "teasé" par le duo. En douze ans, rien n'a changé ou presque dans la communication des robots : des effets d'annonce savamment distillés, pour entretenir une excitation toujours plus aiguisée pour un groupe aussi peu prolifique. C'est à se demander si les Daft Punk ne préfèrent pas le marketing à la musique en elle-même. Bien sûr, quiconque a jeté un oeil à leurs vidéos de campagne pour l'album Random Access Memories n'est pas sans savoir que le mystérieux duo est maniaque, obsessionnel et passionné. S'ils mettent autant de temps à produire des titres, c'est sans doute parce que le processus créatif est archi laborieux, dans le bon sens du terme : les mecs sont exigeants. Ainsi, on peut deviner que le boulot de promo qui entoure la sortie du disque, c'est un peu la récréation, la petite récompense ludique bien méritée après l'effort.

 

Du coup, ces derniers jours, à moins d'un mois du lancement de la chose, les fans sont sur les dents. Et les autres, les moins fans, haussent les épaules. Ca vaaa, "Get Lucky", c'est quoi au final, maintenant que le titre est enfin officiellement dévoilé ? Une rengaine funky certes bien sympatoche, mais rien de nouveau sous le soleil. On se croirait au Cap d'Agde en 1984, quand on entendait "Fresh" des Kool & The Gang sortir du transistor Blaupunkt du vendeur de beignets sur la plage. Mais pourquoi pas. C'était super, le Cap d'Agde en 1984. C'était bien mieux que Paris en 2013, en tout cas.

 

On se rappelle alors des critiques assassines à la sortie de "One More Time", avant que les plus réticents ne finissent par succomber. Les Daft Punk n'ont jamais fait autre chose que des classiques de rétro-futurisme disco, et ça fonctionne terriblement bien. Le titre, dispo depuis hier matin, est numéro 1 à peu près partout sur Terre et tourne en boucle sur toutes les radios. Normal : "Get Lucky" est la feel good song que tout le monde attendait. Comme pour leurs précédents singles, elle arrive pile au bon moment : c'est le début du printemps, et la pop music a du plomb dans l'aile depuis un moment. Le timing, meilleur allié des tubes pop. A l'heure où tous les producteurs d'EDM s'épuisent à chercher le son de l'année prochaine, les Daft Punk, accompagnés de Nile Rodgers et Pharrell Williams, ont simplement dépoussiéré, retravaillé et poli le son d'un été idéal situé quelque part entre 1978 et 1986, pour créer un nouvel hymne à l'escapism en 2013 et pour les années à venir. Les Daft Punk ? L'artisanat du dancefloor, construit pour durer.