Que le CSA interdise ou non le clip de "College Boy" sur les antennes à cause de la violence qu'il montre (et dénonce), là n'est pas vraiment le sujet : cette vidéo sera vue, analysée, commentée et disponible sur internet quoi qu'il advienne. Si l'on devait compter sur les robinets à clips de la TNT pour parfaire notre éducation musicale, on serait tous en dépression à l'heure qu'il est. Fin du débat inutile.

 

Que se passe-t-il donc dans cette chanson et cette vidéo pour que la polémique carbure ainsi à plein régime depuis ce matin ? "College Boy" est une chanson pop et sa vidéo, filmée par le jeune cinéaste canadien Xavier Dolan, est elle aussi un objet pop, mais au caractère sulfureux et oppressant. Dans le clip, on découvre le quotidien d'un lycéen victime d'un harcèlement constant de la part de ses petits camarades, la violence s'intensifiant à mesure que se déroule le titre electro, jusqu'à basculer dans l'horreur, pour un final particulièrement graphique, effrayant et malaisant (comme on dit au Québec). Je ne vais pas vous spoiler le truc, Le Parisien et tous les médias français s'en sont déjà chargés.

 

Il est intéressant de constater plusieurs choses. Tout d'abord, les sites d'infos ont soigneusement décidé d'ignorer que "College Boy" parle certes de harcèlement, mais que celui-ci est dû à l'orientation sexuelle de la victime. Le titre d'Indochine est assez explicite à ce sujet, même si le clip n'y fait pas particulièrement allusion. Alors de deux choses l'une : soit la voix de Nicola Sirkis, dissonante à souhait, ajoutée à la paresse des journalistes, ont eu raison de la bonne compréhension des lyrics, soit c'est un choix conscient : on a bouffé de la Manif Pour Tous pendant des mois, on ne va pas remettre de l'huile sur le feu.

 

Justement, remettre de l'huile sur le feu, c'est précisément le propos dans cette vidéo. On peut aimer ou non la musique d'Indochine (pour ma part, j'annonce la couleur, je suis fan) et s'amuser à faire des vannes rincées, dans le style "Moi ce qui me choque le plus dans le clip de College Boy, c'est qu'Indochine soit encore en vie", etc. Mais on peut aussi trouver louable que, même par clientélisme bienveillant, des artistes français prennent la parole sur le sujet, alors que personne, surtout pas le placardisé M Pokora ou une quelconque chanteuse pop n'a trouvé le courage de soutenir la communauté LGBT au moment où elle en aurait eu grandement besoin. Le clip, assez brutal, hausse le ton dans le camp de l'ouverture et de la tolérance, là où jusqu'à présent, les messages les plus visibles et tonitruants de ces derniers mois avaient été formulés par des illuminés homophobes et liberticides. Forcément, ça fait bizarre.

 

L'autre aspect étonnant de ce clip, c'est simplement la collaboration entre deux artistes que les médias français imaginaient de deux mondes opposés. Xavier Dolan, chouchou des Inrocks, et Indochine, ignoré depuis des temps immémoriaux par cette même presse incapable d'accorder le moindre crédit à ce groupe aberrant. Eh bien oui, surprise, Dolan, la reine du cinéma queer pour hipsters, a des goûts musicaux douteux, ça alors. Je me demande combien il faudra de réalisateurs talentueux, d'artistes comme Chairlift, Murat ou Lescop, pour que ce groupe cesse d'être perçu comme un phénomène de foire sans aucune crédibilité.

 

Le dernier aspect intéressant autour de "College Boy", c'est cette accusation de racolage éhonté. Comme si le groupe le plus rentable du rock français, avec une tournée de deux ans à guichets fermés et des disques de platine plein les armoires, avait besoin de publicité à moindre frais. Leur propos peut paraître simpliste, mais il est limpide, percutant, fédérateur, comme ce que se doit d'être la pop culture. "College Boy" mélange un peu tous les topics dans une grande salade composée, et n'éveillera pas plus que ça les consciences, ni ne changera le monde. Demain on ne verra pas la Sexion d'Assaut claquer la bise à Jean-Luc Romero, des gamins se feront toujours tabasser à la sortie des cours, le Père Noël continuera à déposer des armes à feu sous le sapin des jeunes Américains, et c'est pas demain la veille que l'obscurantisme rampant de l'époque sera vaincu par une chanson pop. Mais "College Boy" soignera peut être les maux de certains, aura sans doute l'effet d'un free hug un peu violent mais bienvenu au moment où certains gosses seraient tentés de raser les murs, se faire tout petit, se haïr, se supprimer. La vidéo de "College Boy" a au moins le mérite d'exister, ici et maintenant, dans la France frigide et barjot de 2013.